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RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Je deviens objecteur de conscience

Je pense que c’est l’usage collectif des armes et non l’usage personnel qui doit être combattu. Je crois à la disparition de toutes les armées. J’ai une définition générale des objecteurs de conscience, ce sont des anti-guerres. Je suis en accord avec la philosophie d’Albert Einstein :

« La pire des institutions grégaires se nomme l’armée. Je la hais. Si un homme peut éprouver quelques plaisir à défiler en rang au son d’une musique, je méprise cet homme… Il ne mérite pas un cerveau humain puisqu’une moelle épinière le satisfait. Je hais violemment l’héroïsme sur ordre, la violence gratuite et le nationalisme débile. La guerre est la chose la plus méprisable. Je préfèrerais me laisse assassiner que de participer à cette ignominie. Je soutiens que le moyen violent du refus du service militaire reste le meilleur moyen. Il est préconisé par des organisations qui, dans divers pays, aident moralement et matériellement les courageux objecteurs de conscience.

Dans tous les pays du monde, de groupes industriels puissants fabriquent des armes ; et dans tous les pays du monde, ils  s’opposent au règlement pacifique du moindre litige international. Mais contre eux les gouvernants atteindront l’objectif de la paix entre les nations quand la majorité des électeurs les appuiera énergiquement. » (Comment je vois le monde, Flammarion – 2009)

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Ce que nous sommes vient de l’exemple donné. Mon père m’a appris la résistance active. Il voulait rejoindre l’Angleterre. Les « boches » l’ont arrêté à la frontière espagnole. Mon père a fait 26 mois de camps de concentration. Mais il avait une grande force de caractère. Il a reçu des coups de fouet. Sans gémir. Il a su vaincre même la tuberculose. Le bacille est encore capsulé dans ses poumons. Mon père ne pesait que 46 kilos à son retour. J’ai toujours vécu dans la hantise de sa mort. Il a fêté ses 91 ans le 18 décembre 2011. Il est très résistant. La question de la guerre est donc inscrite au plus profond de ma pensée. Mon père n’était pas germanophobe. Nous avons reçu un correspondant allemand, plusieurs fois. Il passait ses journées à déterrer des obus près des blockhaus. Le meilleur souvenir de la mère de Günter ? La grande parade hitlérienne à Nuremberg. A chacun ses racines ! Tout l’essentiel est dans les racines. Je suis un réfractaire, obstiné mais lucide. Comme mon père !

Le temps du service militaire approchait, j’avais 21 ans. Le sursis pour études longues allait disparaître un jour ou l’autre ! J’ai d’abord été attiré en 1969 par le statut de coopérant. Je ne connaissais pas le statut d’objecteur de conscience. On ne naît pas objecteur, d’autant plus qu’entre 1964 et 1971, il y a eu seulement 1000 jeunes gens qui ont été admis au bénéfice d’un statut voté en 1963. Mais les 26 mois de camps de concentration vécus par mon père m’ont amené beaucoup plus tôt que la plupart à réfléchir sur le problème des conflits armés et l’anéantissement des personnes. Dans toutes mes notes manuscrites de l’époque, peu de choses cependant sur la question militaire, d’abord deux citations qui me parlent d’évidence : « La guerre, c’est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais qui ne se massacrent pas » ; «  La guerre, c’est tuer les uns avec ce qui pourrait faire vivre les autres ».

Je correspondais avec mon correspondant allemand qui avait intériorisé l’esprit militaire : convaincu qu’il pouvait d’un coup de tête remettre un bouchon de champagne dans sa bouteille, il a gagné son pari… mais il s’est retrouvé à l’hôpital. Je lui écris en 1969 : « Günter, tu considères la politique comme répugnante et tu crois ne pas y toucher. Mais tu es dans la politique jusqu’au cou. L’armée est l’instrument essentiel de la politique (je faisais du Clausewitz sans le savoir). S’engager dans l’armée, c’est s’engager au service du parti politique au pouvoir. On pourra toujours se dégager de ses responsabilités en se cachant derrière Befehl ist Befehl (un ordre, c’est un ordre)… Le nationalisme est moribond, il n’a aucune chance de salut… » Je me contentais d’être antimilitariste : un maréchal, des maraîchers… un général, des générés (Boris Vian). Vous enfermez un soldat de 1 ou 2ème classe dans une pièce tranquille en compagnie d’un costume civil et vous ouvrez la porte au bout de 45 secondes : disparition complète du militaire ! La patrie est ce qui fait que les autres se méfient de vous. Ainsi de suite…

Début 1970, c’est la mini-guerre du Tchad. Je suis quelques meetings, mais comme d’habitude toujours les mêmes têtes présentes et certains ne viennent que dans l’espoir d’une provoc des « fachos », pour la bagarre. Je découvre en fac Netchaïev et Kropotkine, Stirner et Bakounine dans le manuel Histoire des doctrines économiques. Les auteurs Gide et Rist commentent l’anarchisme: « De telles généralisations hâtives désarment l’esprit critique ! » Pourtant j’appréciais le message central des anars : «  Nous voulons détruire tous les Etats et toutes les Eglises afin que tous ces millions de pauvres êtres humains, trompés, asservis, tourmentés, exploités, délivrés de tous leurs directeurs et bienfaiteurs officiels et officieux, respirent enfin avec une complète liberté. » J’adore même cette phrase : « être gouverné, c’est être à chaque mouvement noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, réformé, redressé, corrigé… Puis à la moindre résistance réprimé, amendé, vilipendé, traqué, houspillé, garrotté, emprisonné, fusillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi… » Je découvre chez Adam Smith, n’oubliez pas que je suis toujours en fac de sciences éco, cette même méfiance anti-étatique : « Le gouvernement civil est institué pour la défense de ceux qui possèdent quelque chose contre ceux qui n’ont rien. » Comme quoi le socialisme utopique et le libéralisme échevelé ont parfois des points communs ! J’achète mon hebdo vénéré, Hara-Kiri, je m’abonne, c’est moins cher, je leur écris, des conneries. Je progresse puisque je me pose des questions !

Le 11 février 1970, j’écris au pape de la non-violence, Lanza Del Vasto : « Je voudrais obtenir quelques renseignements sur votre communauté de l’Arche ; exigez-vous une règle de conduite ; y a-t-il encore des échanges économiques avec notre putain de société ; si vous avez des enfants, de quelle façon faites-vous leur éducation… » Je ne me rappelle pas avoir eu de réponse, mais j’ai séjourné plus tard une semaine dans la communauté de l’Arche : sympa. Mi-février, Michel Debré m’apprend sans le vouloir l’existence des objecteurs de conscience lors d’un débat sur la patrie avec le communiste Duclos : « La patrie apporte la liberté par le suffrage universel : la liberté de la minorité de se plier aux exigences de la majorité (…) Les objecteurs de conscience ont de la chance qu’il y ait des patriotes. » Duclos penche pour l’internationalisme des marseillaises, non pour le cosmopolitisme. J’en déduis que Duclos est pour une patrie rattaché à l’URSS et Debré pour la patrie du grand capital. Ma réflexion s’affirme, je ne suis plus patriote. Je voudrais propager l’état d’esprit pacifique et cosmopolite, cherchez à résoudre les problèmes du tiers-monde plutôt qu’à défendre notre peau. J’écris : « Je me fous que la France soit écrasée si du moins l’esprit vraiment humain arrive à se propager. » Je ne suis pas vraiment extrémiste, je suis encore disposé à faire le service militaire si mon pouvoir de contestation n’est pas bêtement annihilé par un tribunal militaire. Dans mes notules, ces questions : « Doit-on se battre pour trouver la paix ? … Ne devient-on pas brutal par faiblesse ? … Je m’en fous d’être occupé par un autre peuple parce que mon pays est déjà occupé par des étrangers : les gouvernants, les capitalistes… »

Et puis je commence à participer à un groupe de soutien des objecteurs de conscience. Je distribue des brochures sur le statut des objecteurs de conscience. Je milite en faveur des insoumis. Mais je reste encore « militariste » en ce sens que je n’aime pas me faire taper sur la gueule par un con et qu’il trouvera à qui parler. Or le statut des objecteurs exige de se déclarer « opposé en toutes circonstances à l’usage personnel des armes ». Je conteste. Si en tant qu’individu on estime la violence nécessaire, comme cela a une répercussion très limitée, alors oui cette violence peut être fondée, par exemple par la légitime défense. Par contre la violence de groupe devient par son amplitude trop aveugle et empêche l’individu de conserver son libre arbitre. Pour moi dès cette époque la violence ne doit pas être institutionnalisée, par exemple dans une armée. Elle doit rester le choix de chacun et non un jouet aux mains de quelques-uns. Notre comportement découle d’une prise de conscience individuelle, pas d’un ordre social. Nous n’avons pas à suivre les moutons conduits à l’abattoir, nous ne devons pas devenir des morts pour rien comme l’ont été toutes les victimes des guerres.

Je ne récuse pas encore un service militaire mixte et de très courte durée qui permettrait de forger ses capacités physiques et de savoir comment se défendre. Seulement la liberté d’information et d’expression doit être aussi préservée dans ce cadre. Je m’informe sur la discipline militaire : un soldat est libre de son opinion, mais il ne peut se livrer à une activité politique à l’intérieur du domaine militaire ! Je me pose la question du pourquoi d’une coupe de cheveux qui « doit être nette et sans excentricité, les tempes et la nuque dégagée » ! J’en ai déduis qu’on rentre dans l’armée comme on rentre en religion. Très peu pour moi ! Toutes ces contraintes ne me plaisent pas, l’ordre militaire commence à m’incommoder, je revis la même expérience réflexive que lors de ma contestation de l’ordre religieux ou scolaire.

« Si tu veux la paix, prépare la guerre », me dit-on : conscription obligatoire, dissuasion nucléaire, Dassault… Où va-t-on ? L’étripement mutuel, une fois de plus ! J’estime que les conditions géopolitiques ont vraiment changé. La guerre totale, nucléaire ou biologique ? Inutile d’en parler, nous sommes tous morts ou presque. Mais l’autre, la guerre conventionnelle ? Une seule chose compte pour moi à l’époque, préserver notre appareil de production comme notre liberté d’expression. Nul besoin d’une mobilisation générale, la guérilla, la guerre de rue, la résistance, passive ou non, me semblent suffire. Pas d’affrontement de corps à corps, mais la révélation de l’esprit de tout un peuple. Si l’individu par lui-même n’est pas capable de revendiquer sa liberté, c’est bien à cause de l’incohérence de notre système d’éducation collective, pas à cause d’une invasion. Gilbert m’envoie en mars 1970 cet extrait de l’Almanach Vermot de 1901 : « Les grandes révolutions naissent des rêves et des visions d’un berger des collines pour qui la terre n’est pas un champ d’exploitation mais une mère vivante. » Superbe !

J’écris une lettre incendiaire à mon copain Christian Alexandre, prochainement curé : « Qu’est-ce que les cathos ont fait comme action concrète contre la guerre ? Qui colle la nuit des affiches antimilitaristes dans Bordeaux ? Qui se fait matraquer par les flics ? Certainement pas les cathos, des mauviettes suspendues aux paroles transcendantales du pape… Mourir dans un bénitier ! L’action des chrétiens se ramène à vendre des billets d’entrée au paradis… On ne déforme pas le christianisme, c’est lui qui déforme... J’ai découvert non seulement Jésus Christ, mais aussi Socrate et Gandhi, et Luther King, une certaine idéologie de l’acte, pas un dogme… Nul n’est brahmane ou paria par naissance : on devient brahmane ou paria par ses actes dit le bouddhisme... A-t-on déjà vu un pape faire une grève de la faim pour confirmer ce qu’il affirme verbalement ? La seule chose qui excuse Dieu, c’est qu’il n’existe pas… » Je participe à des manifs et à des collages, distribue des tracts et fréquente les meetings. Et puis surtout je parle, je parle, j’écris, je cherche à convaincre les autres que je suis dans le vrai alors que mon évolution personnelle est loin d’être terminée.

Pour le président Pompidou, la force de frappe (l’arme nucléaire) est un faux problème. La vraie question était de savoir si l’on doit ou non supprimer la défense nationale ! Michel Debré devient ma bête noire, lui qui peut se permettre d’écrire (Sud-Ouest, 10 avril 1970) : « Si la France a une grande industrie aéronautique, atomique, électronique, c’est uniquement – je dis bien uniquement – du à l’importance des dépenses dans le domaine de l’armement… Le coût des équipements militaires est tel qu’il n’y a rentabilité que dans la mesure où on vend des armes à l’extérieur. » Je trouve cela absurde, une défense « nationale » qui vend des armes à des pays qui, un jour ou l’autre, peuvent se retourner contre la France en utilisant des armes françaises ! Mais le PSU et l’UNEF restent inconditionnellement pour la lutte à l’intérieur de l’armée, ils dédaignent la volonté de notre comité de soutien aux objecteurs de conscience d’une arrestation volontaire d’objecteurs, dont Daniel Brochier. Eux, ils luttent pour préparer une armée « révolutionnaire » qui prendra le pouvoir et instaurera un régime qui exercera sans doute la même oppression qu’ils ont combattue !

La commission papale sur la justice et la paix vient de publier un document dans lequel elle demande à tous les pays de reconnaître l’objection de conscience et de donner le choix entre le service militaire et un service civil. Les Pères de l’Eglise comme saint Ambroise ou saint Augustin attiraient déjà l’attention de la primauté de l’amour, allant même jusqu’à déclarer que les chrétiens, en tant qu’individus, n’avaient aucun droit au principe de défense légitime. Mais saint Augustin a pourtant théorisé la guerre « juste », notion développée par saint Thomas d’Aquin et Francis Suarez (juste autorité, juste cause, justes moyens). Qui croire ? Le 27 avril 1970, je me tourne complètement vers l’objection de conscience. C’est clair, c’est pour moi la seule méthode rationnelle possible qui puisse déboucher un jour sur une humanité non aliénée, c’est-à-dire consciente de son aliénation. Car si on n’accepte pas la solution aveugle de la guerre, on a tout intérêt à former les consciences à une prise de conscience. Pour devenir une force réelle, la non-violence commence dans nos pensées.  La non-violence ne se réalise pas mécaniquement, elle s’acquiert aussi par la pratique. En juin 1970, j’approfondis ma conception via mon réflexe habituel d’accumulation de notules. John F Kennedy disait : « La guerre existera jusqu’au jour lointain où l’objecteur de conscience jouira de la même réputation et du même prestige que ceux du guerrier aujourd’hui. » J’en ai déduit que si tout le monde devenait objecteur de conscience, il n’y aurait plus de guerre.

C’est à Günter, un militariste convaincu qui s’est engagé dans l’armée, que je me confie le 14 novembre 1970 : « Comme je me refuse à la guerre, j’ai décidé de devenir objecteur de conscience et de faire mon temps (deux ans au lieu d’un seul) au Service Civil International. Je peux dire que c’est le seul moyen de combattre pour la paix entre les nations. Le mahatma Gandhi avait pour seule arme le satyagraha, la force de la vérité et de la justice... Pour moi, on ne peut chercher la paix que par le dialogue, comme Socrate par exemple. C’est en formant les jeunes à un esprit social et non plus individualiste qu’on pourra grandir l’humanité internationale. C’est en modifiant les structures qui oppressent les adultes que nous pourrons éviter tous les conflits… » J’ai envoyé par la poste deux demandes de renseignement sur l’objection au ministère de la défense et cela sans réponse aucune... L’armée est bien la grande muette !

Le 27 novembre 1970, j’écris au ministère des armées : « Demander le statut d’objecteur n’est que le résultat d’une longue démarche de la pensée affrontant le réel. C’est difficile. Moi-même, je n’ai eu connaissance de ce statut qu’à 22 ans et par hasard. J’avais un sursis pour études, je n’étais pas ouvrier incorporé très jeune. J’avais le temps de réfléchir. Ce qui m’a frappé, c’est l’inconscience qui préside au déroulement des conflits armés. Chaque fois qu’on a laissé aux hommes le temps de réfléchir, la guerre a pu être évitée. Mais une fois enclenchée, la situation de violence collective ne peut plus être maîtrisée. Gandhi disait : "Je m’oppose à la violence parce qu’elle semble produire le bien. Mais le bien qui en résulte n’est que transitoire tandis que le mal produit est permanent. " Le remède aux camps de concentration n’est donc pas dans l’élaboration d’un meilleur armement mais dans l’aptitude de chaque homme à envisager le monde sous l’angle du respect de la liberté d’autrui. Une liberté individuelle qui s’accompagne d’une conscience sociale. Je trouve anormal pour une démocratie de ne pas suffisamment informer les citoyens de cette possibilité de chercher la paix par la non-violence. Je demande à bénéficier du statut d’objecteur de conscience (loi 63-1255) puisque je suis déjà objecteur de conscience. Je ne veux pas être un  tueur légal. »

Décembre 1970, le ministère de la défense m’envoie le statut des objecteurs. Je les interroge à nouveau : « A la lecture de cette loi, plusieurs questions se posent encore à moi et avant de m’engager à quoi que ce soit, je voudrais bien que ma conscience soit pleinement informée. Pourquoi les jeunes qui font leur service militaire n’ont pas à donner les raisons de la conviction qui les pousse dans cette voie ? Pourquoi l’armée accepte-t-elle n’importe quel conscrit sans sonder les nobles motifs qui devraient pousser à s’engager ? Pourquoi un délai de forclusion alors qu’une prise de conscience peut se faire à tout moment ? Pourquoi établir un service civil de punition en doublant le temps, l’objecteur obligé à deux ans, le troufion libéré après une seule année ? Pourquoi changer d’avis est-il possible pour un objecteur déclaré qui veut devenir militaire, et pas l’inverse ? Pourquoi la délibération d’une commission sur nos motifs doit-elle rester secrète alors qu’une démocratie ne peut exister sans transparence ? » Le silence de l’administration est bien connu quand elle n’a pas de réponses. Je m’informe auprès des objecteurs de l’impasse Popincourt. J’aborde la question d’une demande de statut formulée de façon standard, idée qui sera mis en pratique par la suite.

Je me creuse beaucoup la tête pour élaborer les raisons de mes convictions car elles seront jugées par une commission qui à l’habitude de refuser en moyenne 10 % des (rares) demandes de statut qui lui sont adressées ! Je suis encore en recherche ; me  connaître moi-même, c’est soulever une boîte d’où s’échappent toutes sortes de maléfices. Chaque mot est pour moi un  carrefour de routes divergentes, toute décision est un pari sur l’avenir, seule la génération suivante pourrait dire si j’avais raison, etc. En définitive j’ai 36 000 raisons de refuser l’armée qui peuvent se résumer ainsi : je réfléchis nuit et jour au sens à donner aux relations humaines ; j’essaie de conformer ma vie à cette réflexion ; cette réflexion n’est pas stabilisée, elle est dynamique ; mes convictions éprouvent donc des contradictions ! Par exemple le développement de la science consiste à essayer de réfuter les théories scientifiques. Le corps de la science est donc composé à tout instant de théories qui n’ont pas (encore) été réfutées. Comment alors écrire ma lettre de motivation ?

Pourquoi le cacher ? Mon engagement d’objecteur a pour origine profonde les camps de concentration vécus par mon père. Il vient plus rationnellement de mon refus de la stupidité et le service militaire est une des formes les plus stupides qui soit. Ceux qui donnent des ordres nous ordonnent de nous battre contre les Allemands, puis ceux qui donnent les ordres nous ordonnent de faire l’Europe avec les Allemands ! Nous sommes dans un monde qui s’ouvre et la nation devient un concept rétrograde, dépassé. Je deviens citoyen du monde, il n’y a plus besoin d’armée. Mais cette argumentation est « politique », aucune chance pour que la commission la ratifie.  Il faut avoir des raisons philosophiques ou religieuses d’objecter !

Début février 1971, je note dans mon carnet : « Je peux dire sans beaucoup me tromper que si tous les budgets militaires depuis la nuit des temps avaient été consacrés à aider les humains au lieu de vouloir les détruire, il y aurait déjà un gouvernement mondial, une même langue, une même monnaie et une société où patrons et ouvriers marcheraient la main dans la main. » Mais cette argumentation est aussi « politique », ce serait refusé par la commission. Il n’empêche que désarmer doit être pour moi une décision unilatérale. Si nous attendons que l’autre commence, nous pourrons toujours attendre longtemps. Tandis que si nous sommes désarmés, nous devenons un exemple de comportement. Si on nous attaque, il doit y avoir des raisons. Supprimons les raisons !  S’il y a attaque et qu’on nous envahit, faisons de la résistance passive. Notre exemple servira pour le futur. Après deux guerres mondiales d’ailleurs, il n’y a plus d’agresseur ni d’agressé, du moins au niveau européen. Mon père a été dans les camps de concentration allemand, maintenant on forge l’Europe avec les Allemands. Nous n’avons jamais eu une seule raison valable de nous battre entre nations, tous les humains appartiennent à notre humanité, nous partageons la même terre, nous avons des intérêts communs.

Mon maître à penser en 1971 est un instituteur, Guy Goujon, protestant de religion, animateur de notre groupe de préparation à l’action non violente et de soutien aux objecteurs de conscience. José Bové y était mon compagnon de militantisme. Nous n’avions pas de chef, nous avions en commun des actions. Pour nous la non-violence était à la fois l’apprentissage de son autonomie personnelle vis-à-vis des structures officielles, mais aussi l’apprentissage de l’interdépendance générale. Notre prière ? Heureux celui dont la liberté personnelle préfigure celle de tous les hommes et l’introduit.

Un projet de reconnaissance légale de l’objection avait été soumis aux Cortes en Espagne le 30 mai 1970. Il a été refusé. Je participe avec mon groupe au soutien de José Beunza dit pépé, né en 1947 comme moi et premier Espagnol à faire publiquement objection de conscience. Il était en prison. Pour nous, le refus de l’usage des armes est nécessairement un mouvement internationaliste ; le fait que le droit à l’objection ne soit pas reconnu dans un pays est une anomalie à combattre. Nous bloquerons un pont à la frontière entre la France et l’Espagne, nous serons dispersés à coup de matraque. Le régime de Francisco Franco n’était pas tendre avec les opposants. Mais seule est vraie la parole qui mène aux actes.

Le CSOC a enfin un local. J’avais donné toute ma bibliothèque à notre groupe. Il s’agissait de démarrer une mise en commun de nos livres. Rien que des écrits sérieux, parlant d’anarchisme et d’économie politique, de sociologie et de philosophie, rien que du pousse-à-penser. Il suffisait à chacun de donner un livre à la bibliothèque pour entrer dans le monde de l’écrit qui fait prendre conscience… Mais patatras ! Un jour Alice, une jeune militante et compagne de José Bové, a demandé l’introduction de romans dans notre répertoire existentiel. Ainsi va la vie, nous ne pouvons pas rester sérieux bien longtemps, à moins d’être jugé pisse-froid et exclu des assemblées humaines. Aujourd’hui je suis toujours effaré par le nombre de titres qui encombrent nos libraires. Que choisir parmi tant de livres ? Nous ne savons plus choisir…

J’écris le 5 avril à Michel Debré : « Je vous demande de prendre en considération la situation de Harry Aht (un objecteur incarcéré à Gradignan), décrite ci-contre et par là-même demande : 1. le droit d’obtenir le statut d’objecteur à tout moment ; 2. le droit à l’information officielle de tous les jeunes sur la possibilité de faire un service civil. » En fac, pour le cours d’économie publique le même jour, je fais un exposé sur le refus de la part de l’impôt qui va aux dépenses militaires… avec la réponse du percepteur ! Je boucle enfin ma lettre de motivation pour obtenir le statut : pas de politique, uniquement du religieux et du philosophique ! Ils en veulent, ils en auront, mais je savais ce que je mettais entre les lignes :

« Etre catholique ou athée, pacifiste et non violent ! Les mots ont trop de pièges pour ne pas en être effrayé tant soit peu. Je suis seulement un individu qui essaie bon gré mal gré de discerner le bien du mal, le vrai du faux, avec les faibles moyens dont je dispose et les connaissances disparates que j’ai acquises. Je suis d’abord un admirateur et fidèle de Jésus Christ puisque j’ai été élevé en tant que catholique, baptême, messe et communion. Or le message essentiel de Christ consiste en l’amour des hommes, lui à qui on demandait : « Si tu es le Christ, dis-le-nous » et qui répondait seulement : "Si je vous le dis, vous ne croirez pas et si je vous interroge, vous ne répondrez pas. " Oui, il m’arrive souvent de me prendre pour un disciple du Christ et dire "Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ; car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? " Oui, il m’arrive aussi d’avoir mes faiblesses ! Et puis j’ai passé le bac philo où l’enseignement qui m’a le plus marqué fut celui de Socrate. De sa mort, je retiens surtout qu’il n’a pas voulu échapper à sa prison et au jugement de sa Cité ; il est un homme engagé dans la société et qui accepte la société. Mais il est aussi l’homme du dialogue, celui qui recherche inlassablement la vérité avec les autres. Enfin, depuis que je suis sensibilisé à l’objection de conscience, j’ai appris à connaître Gandhi, la non-violence et l’acceptation d’autrui. J’essaie de bâtir mon engament d’homme sur l’exemple de ces hommes. Et ma vie, ma sincérité, ne vaut que par ce qu’en font les autres, par ce dont ils jugent mes actes. Si donc ma société veut savoir de quelle manière je conduis ma vie, qu’elle prenne deux témoins, comme à son habitude, ou 36 témoins. Ceux qui me connaissant savent combien j’essaie de respecter cet engagement à mi-cheminn de la philosophie et de la religion. Cet engagement ne me permet pas de vivre à l’intérieur d’une organisation appelée pudiquement "obligations légales d’activité ", armée qui ne permet ni l’amour de l’homme, ni la discussion, ni la non-violence. Or ma société me permet de vivre selon ma conscience ; que ma société fasse son devoir ! Cordialement » ( 26 avril 1971).

Le délibéré et prononcé le 18 novembre 1971 est fait en séance publique dans l’une des salles du Conseil d’Etat : « Il ressort de l’examen des pièces du dossier une présomption suffisamment précise de la sincérité des convictions ainsi exprimées par l’intéressé pour que sa demande soit accueillie. » En juin 1971 Louis Lecoin, celui grâce à qui le statut d’objecter de conscience était devenu possible, meurt à 83 ans. Je fais passer un article dans Sud-Ouest, mais on a censuré ce passage : « C’est avec lui qu’on peut dire qu’un désarmement unilatéral donnerait à la France la meilleure place et la plus enviable dans la mémoire des hommes, de tous les hommes devenus citoyens égaux dans un monde sans frontières et à unique patrie. » Le journal a égrené le passé de Louis, mais n’a pas voulu aborder ce qui permettrait un avenir meilleur… La liberté d’exprimer ses idées est toute relative en France !

Après une expérience d’éducateur à Moumour (octobre 1971 – février 1972), je reviens à Bordeaux. Bien qu’au chômage, je travaille depuis le matin 11 heures jusqu’à… deux heures du matin. De la pédagogie sauvage, au jour le jour, au hasard des rencontres. Et puis la préparation de la semaine de la non-violence en mars 1972, sept conférenciers, Europe n° 1, des tas de problèmes organisationnels à résoudre. Un groupe anarchisant plein d’objecteurs qui prépare quelque chose de structuré… mission impossible ! Je remarque, et ce ne sera pas la dernière fois, que ce sont toujours les mêmes qui font les tâches techniques. Nous sommes vraiment mal éduqués ! Conférence de Lanza del Vasto, le pape de la non-violence. C’est pour moi plutôt un bavardage qu’un véritable discours : « La non-violence n’est pas naturelle, il faut s’y convertir. » Lanza parlait, parlait, s’écoutait parler. Au bout d’une demi-heure, demandes d’interventions dans la salle. Quelqu’un lui demande si cette forme de conférence n’était pas violente et Lanza de rétorquer que la parole était à lui, et non aux autres : « Ce n’est pas un débat, c’est un sermon ». La salle se vide, Lanza continue sa péroraison. Je lève le doigt pendant plusieurs minutes, sans prendre la parole. Je pars, quelques applaudissements dans la salle. La pédagogie de la non-violence n’est pas une préoccupation de Lanza. Ce fut Lanza del fiasco. Il était d’un autre temps, dommage. Cela n’a pas empêché qu’il joue un grand rôle, au Larzac ou ailleurs.

Le soir à l’Eglise Notre dame des anges, la salle est pleine pour une conférence de Jean-Marie Müller. Jean-Marie a renvoyé son livret militaire, trois mois de prison avec sursis, 1000 francs d’amende et cinq ans de suppression des droits civiques. Pour lui, la non-violence lie la fin et les moyens, c’est une maîtrise de son agressivité, c’est une alternative à la violence. Faire violence, c’est faire taire (je pense alors à Lanza !). Il montre que la violence peut se canaliser. Par exemple, à des gosses qui jettent des cailloux, il suffit de faire fabriquer quelques balles de son et quelques quilles, le tour est joué. Il développe l’exemple de Gandhi. Un intervenant dira qu’un athée ne pouvait être non violent puisqu’il n’avait pas la foi, parce qu’il était trop matérialiste. Jean-Marie a renversé le questionnement en montrant que la foi en un Dieu abstrait pouvait déboucher sur l’inquisition et que l’Eglise, par sa structure hiérarchisée qui impose obéissance et sacrifice est violente par sa structure même. Plus tard en conférence, Ambroise Monod sera jeune, clair et politique, Jean Toulat vieux, curé et embrouillé.

En avril 1972, je découvre lors d’un rassemblement d’objecteurs qu’il est vain d’essayer d’organiser un mouvement collectif. La majorité des objecteurs ne voient dans l’objection que le moyen de préserver sa liberté individuelle, point final. Cela n’empêche pas quelques actions comme le comité des 20 pour une demande de statut dans les mêmes termes, non personnalisée. Je découvre aussi Saul Alinski : « On juge une action révolutionnaire sur la réaction qu’elle provoque. Si votre action, loin de renforcer votre mouvement, va dans le sens de l’ennemi, alors vous êtes contre-révolutionnaire. Quand vous êtes fermement convaincus que le pouvoir appartient au peuple, on organise les gens pour qu’ils puissent l’exercer. Afin d’élargir votre champ d’action, il faut travailler sur les problèmes particuliers des gens. Partir de ses intérêts. Par exemple pour lutter contre la pollution, commencer par parler des poubelles. » Application devant 250 bambins de 8 à 11 ans. Nous devions parler de non-violence. François a commencé par définir succinctement la non-violence, Jean-Paul a embrayé sur nos actions concrètes du CSOC, j’ai alors fait participer la salle : « Qui peut me donner un exemple de violence ? » A la question « quand j’ai mangé tous les bonbons sans en laisser pour personne, est-ce que c’est violent », je laisse répondre une fillette qui parle d’égoïsme. Puis je demande à l’assistance de citer des égoïstes… et je débouche sur la violence économique de ceux qui peuvent se payer beaucoup de bonbons au détriment des autres. Le questionnement posé par les gamins montrait combien il est vain d’exposer un schéma précontraint sur la non-violence qui passerait bien au-dessus des têtes. Il faut laisser le réalisme enfantin raconter de belles histoires... avec l’aide des adultes.

Je continue mon militantisme quotidien. J’écris au président du tribunal de grande instance : « Lundi 8 mai 1972, vous jugerez Jean Coulardeau, Odette Gaignard… pour incitation de militaires à la désobéissance, au renvoi et à la destruction de papier militaire et pour propagande en faveur du statut des objecteurs de conscience. Je proteste contre cette atteinte à la liberté d’expression car les inculpés ne font-ils pas autre chose qu’employer les mêmes « armes » que l’organisation militaire : incitation des civils à l’obéissance, incitation à l’adhésion aux buts militaires et propagande en faveur du statut de soldat. » Cela fait toujours plaisir de s’exprimer, même si on parle à des murs…

Nous distribuons des tracts dénonçant les positions antidémocratiques de Michel Debré inscrites dans un de ses libelles : « Le nombre de citoyens qui suivent les affaires publiques avec le désir d’y prendre part est limité ; il est heureux qu’il en soit ainsi. La cité, la nation où chaque jour un grand nombre de citoyens discuteraient de politique serait proche de la ruine. Le simple citoyen qui est un véritable démocrate se fait en silence un jugement sur le gouvernement de son pays et lorsqu’il est consulté à dates régulières, pour l’élection d’un député, exprime son accord ou son désaccord. Après quoi, comme il est normal et sain, il retourne à ses préoccupations personnelles. » Nous lui opposons une phrase de Gandhi : « La vraie démocratie ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques-uns, mais du pouvoir que tous auront de s’opposer aux abus de l’autorité. »

Malgré les incertitudes qui existent toujours sur les conditions de l’incorporation des objecteurs, j’écris au docteur Oury que je vais venir à sa clinique psychiatrique de La Borde fin mai-début juin 1972 : « Ainsi je pourrais sur place et avec vous décider selon les dernières informations et législations de la suite à donner. » Cette option clinique est la suite logique de plusieurs expériences d’éducateur.

Pour lire la suite, en choisissant son propre chemin :

00. Fragments préalables

01. Un préalable à l’action, se libérer de la religion

02. Une pensée en formation, avec des hauts et des bas

03. En faculté de sciences économiques, bof !

04. Premiers contacts avec l’écologie

05. Je deviens objecteur de conscience

06. Educateur, un rite de passage obligé

07. Insoumis… puis militaire !

08. Je deviens professeur de sciences économiques et sociales

09. Du féminisme à l’antispécisme

10. Avoir ou ne pas avoir des enfants

11. Le trou ludique dans mon emploi du temps, les échecs

12. Ma tentative d’écologiser la politique

13. L’écologie passe aussi par l’électronique

14. Mon engagement associatif au service de la nature

15. Mon engagement au service d’une communauté de résilience

16. Ma pratique de la simplicité volontaire

17. Objecteur de croissance, le militantisme des temps modernes

18. Techniques douces contre techniques dures

19. Je deviens journaliste pour la nature et l’écologie

20. Une UTOPIE pour 2050

21. Ma philosophie : l’écologie profonde

22. Fragments de mort, fragment de vie

23. Sous le signe de mon père

Le point de vue des écologistes

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